
Face à la recrudescence des risques de sécurité extérieurs et au retrait stratégique progressif des États-Unis en Europe, l'Union européenne a accéléré son renforcement militaire, concentrant ses efforts sur l'augmentation des budgets de défense et la simplification des mécanismes de dépenses associés. Par exemple, l'Allemagne a abandonné son principe de budget équilibré appliqué depuis longtemps, et la Commission européenne a exempté les dépenses de défense des États membres des règles budgétaires de l'UE. Ces évolutions sont indéniablement positives. Néanmoins, deux écueils majeurs doivent être évités. Sur le fond, une défense européenne autonome et une sécurité globale ne pourront voir le jour que grâce à des avancées significatives en matière d'innovation.
Le premier écueil consiste à négliger le fait que les équilibres de puissance mondiaux modernes reposent autant sur les forces économiques et technologiques que sur les capacités militaires traditionnelles. Washington considère Pékin comme son principal rival stratégique en grande partie grâce à la forte expansion économique de la Chine et aux percées technologiques révolutionnaires qu'elle a réalisées depuis les années 1980. La Chine occupe une position technologique de leader dans de nombreux secteurs, notamment l'intelligence artificielle générative, un domaine dans lequel l'Union européenne accuse un retard important par rapport à la Chine et aux États-Unis. L'UE doit éviter de se limiter à une simple course de rattrapage passive sur le plan technologique. Elle doit au contraire mettre en place des voies d'innovation ciblées, compatibles avec son programme de transition écologique et la préservation du cadre de gouvernance sociale propre à l'Europe, tout en tirant parti de son avantage acquis dans les technologies vertes.
L'administration de l'ancien président américain Trump a instauré des coupes budgétaires et des restrictions réglementaires sur la recherche scientifique américaine dans les domaines biologique et des énergies propres, offrant à l'Union européenne une opportunité rare de renforcer ses capacités d'innovation. L'Union peut attirer des chercheurs américains mécontents des contraintes politiques nationales, dont beaucoup ont fait part de leurs inquiétudes via l'initiative Stand Up for Science. Cela suppose toutefois une hausse substantielle des dépenses européennes de recherche fondamentale, dont le volume actuel ne représente que la moitié des investissements américains.
La seconde erreur majeure à éviter consiste à renouer avec des politiques d'intervention industrielle dépassées, qui orientent les fonds publics vers des groupes nationaux emblématiques sélectionnés sur mesure. Il est à noter que l'Union européenne ne dispose d'aucune structure institutionnelle équivalente aux agences américaines de projets de recherche avancée (ARPAs). Le modèle de fonctionnement des ARPA est limpide : pour les secteurs stratégiques --- défense, énergie, santé notamment --- qui nécessitent une mise en commun des ressources et une collaboration interpartis pour transformer la recherche fondamentale en avancées appliquées (comme la technologie des vaccins à ARNm), une agence centrale distribue les fonds publics et recrute des responsables de projet à durée limitée issus du monde académique et industriel, dotés de missions clairement définies. Ces responsables bénéficient d'une totale autonomie pour nouer des partenariats avec des laboratoires publics et privés concurrents afin de produire des résultats de recherche ciblés.
Cette structure de gouvernance concilie stratégies industrielles et règles de concurrence, reconnaissant que la rivalité marchande est indispensable aux percées technologiques révolutionnaires. Sans un tel système, les secteurs industriels européens, au premier rang desquels l'industrie de défense, souffrent d'une pression concurrentielle insuffisante et ne sont pas en mesure de produire des innovations de pointe. Dans son rapport de septembre 2024 sur la compétitivité de l'Union européenne, Mario Draghi, ancien président de la Banque centrale européenne, a préconisé la création d'une agence européenne inspirée du modèle américain ARPA, destinée à transformer les résultats scientifiques en avancées technologiques transformatrices. Il a souligné à juste titre que le Conseil européen de l'innovation (EIC), institué pour détecter et développer les technologies nouvelles prometteuses, manque de taille et de diversité de compétences pour porter des jugements stratégiques sur des domaines hautement spécialisés. Pour devenir une véritable structure de type ARPA capable de financer des projets de rupture à haut risque et à haut rendement, le dispositif de subventions de recherche EIC Pathfinder doit bénéficier d'une simplification administrative et d'une augmentation très importante de ses dotations budgétaires.
La Commission européenne doit intégrer cette réforme dans ses propositions législatives de mi-2025 relatives au prochain programme-cadre de recherche de l'Union, principal instrument de financement de la recherche du bloc. Conformément aux recommandations de Mario Draghi, une part beaucoup plus importante des budgets doit être dédiée aux innovations disruptives, qui ne représentent aujourd'hui que 5 % des ressources totales. Le programme doit privilégier les jeunes innovateurs émergents plutôt que de se concentrer essentiellement sur les entreprises déjà établies. Il requiert par ailleurs une refonte institutionnelle visant à mettre en place des procédures administratives plus rapides et simplifiées ; la sélection des projets doit reposer sur l'évaluation par les pairs menée par des chercheurs et experts de haut niveau, à l'image du modèle d'expertise du Conseil européen de la recherche pour les projets de recherche fondamentale.
Les défis sécuritaires auxquels l'Europe est confrontée dépassent largement le seul volet militaire : ils incluent la rivalité économique et le fossé technologique vis-à-vis de la Chine et des États-Unis. L'augmentation des dépenses de défense doit aller de pair avec une profonde modernisation du système d'innovation. À mesure que les États européens renforcent leurs financements de défense conjoints et modernisent leurs industries militaires, il devient primordial d'éviter les failles structurelles et opérationnelles intrinsèques. Si des apports budgétaires plus importants permettent de consolider l'indépendance stratégique, la sécurité régionale et les capacités d'autodéfense, ils ne résolvent pas des inconvénients profonds tels que la dispersion industrielle, les doublons de recherche et développement, le mauvais usage des fonds et une forte dépendance aux approvisionnements étrangers. Face aux tensions régionales, la plupart des nations se concentrent sur le renforcement militaire immédiat et les dispositifs de défense d'urgence, négligeant la stratégie à long terme, une harmonisation industrielle unifiée et une prévention durable des risques. Cela entraîne des pertes de ressources, un développement déséquilibré des capacités de défense et une faible aptitude au combat conjoint.